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Le
Théâtre Paulo Claro, un jour
Jorge Silva Melo
Il y en a qui pensent qu'un certain théâtre contemporain
a commencé en 1965 avec " Look Back In Anger " de John
Osborne. Le répertoire et l'ensemble des Auteurs que nous avons
mis en scène pendant les deux dernières années et
demie à Capital doivent beaucoup à ce geste fondateur -
programmer la pièce d'un inconnu et la faire mettre en scène
para le tout jeune Tony Richardson. C'est George Devine qui a osé
le faire à l'English Stage Company installée au Royal Court
Theatre de Londres. Indépendamment de ce que l'on peut penser aujourd'hui
de la pièce d'Osborne, c'est " en regardant en arrière
plein de rage " que tout cela a commencé.
Et si nous avons présenté à Capital des textes de
Jon Fosse, Sarah Kane, David Harrower, David Greig, Arne Sierens, Heiner
Müller, Bertolt Brecht, José Maria Vieira Mendes, Stephen
Greenhorn, Harold Pinter, Samuel Beckett, Xavier Durringer, Spiro Scimone,
Duncan McLean, Judith Herzberg, Don Duyns, Karst Woudstra, Gregory Motton,
Francisco Luís Parreira, Gerardjan Rijnders, Gonçalo M.
Tavares, Mark O´Rowe, Brian Friel ou Athol Fugard c'est parce que
nous voulons prendre en héritage les mots fondateurs de George
Devine: " Un des besoins urgents de notre théâtre est
celui de découvrir un style contemporain où l'action dramatique,
le dialogue, le jeu des acteurs et le décor se conjuguent pour
créer un théâtre moderne. De grands efforts ont été
faits par rapport aux auteurs du passé, aucune attention prêtée
à l'avenir. Ce théâtre-là montrera tous les
expérimentalistes de l'art moderne. De Büchner à Pirandello,
Strindberg, Wedekind, Cromelinck, Giraudoux, O'Casey, Lorca, Brecht et
ainsi de suite. Tous des écrivains hardis, intransigeants, avec
des oeuvres stimulantes, provocatrices et enthousiasmantes. Ils appartiennent
à un vital théâtre moderne de l'expérience
où l'intention est très souvent aussi importante que le
résultat. " (1956)
Mais je ne veux pas " regarder en arrière plein de rage ".
Je ne veux pas savoir pourquoi nous avons passé tant de mois à
discuter avec l'actuelle Mairie de Lisbonne des travaux "chirurgicaux"
et immédiats quand finalement, la décision a été
une autre et brusque.
Je ne veux pas savoir pourquoi nous avons fait une réunion à
Capital juillet dernier avec le Secrétaire d'Etat de la Culture
et la Conseillère Municipale de la Mairie de Lisbonne pour savoir
si le budget qu'on nous attribuait en ce moment serait oui ou non récupérable.
Je ne veux pas savoir pourquoi, dans une lettre du Ministère de
la Culture du 23 août, l'on me disait qu' " il y aura des contacts
avec la mairie de Lisbonne pour lui demander de faire faire les travaux
de conservation (…) nécessaires à la réalisation
des activités de cette entreprise de production ".
Je ne veux pas savoir pourquoi (le Ministère de la Culture l'a
toujours su et pourtant il nous a déclaré plusieurs fois
jusqu'en 2002 son intention de payer ces frais, vu qu'ils dépassaient
notre activité ; l'actuel Ministre ayant déjà commencé
à analyser cette affaire avec la Mairie) nous avons mis des bâcles
aux portes, nettoyé les gouttières, muré des entrées
jusqu'alors utilisées par des marginaux, résolu beaucoup
de problèmes d'infiltrations, installé un système
de sécurité anti-vols, mis des serrures, dégorgé
les toilettes, retiré à la main plus de la moitié
des débris qui étaient dans l'immeuble de la Rue do Norte,
remis les vitres cassées par la tempête d'octobre, payé
les dommages causés par la chute de ces vitres.
Je ne veux pas savoir pourquoi j'ai réuni des budgets que le cabinet
du Ministre Augusto Santos Silva m'a demandés d'urgence fin 2001
et redemandés le 16 août, cette fois-ci avec une soit-disant
permission supérieure ; demande reprise au siège de la Mairie
pour faire des interventions plus profondes dans le toit.
Je ne veux pas savoir pourquoi nous avons présenté à
quatre cabinets successifs du Ministère de la Culture un plan de
travaux immédiats, et on nous a toujours dit que la réponse
serait rapide.
Je ne veux pas savoir pourquoi le 14 août la Mairie m'a donné
un rendez-vous fixé d'urgence avec l'architecte Pedro Maurício
Borges pour discuter les questions fondamentales d'une intervention immédiate
pour qu'elle ne soit pas en sens inverse de la future intervention prévue.
Je ne veux pas savoir pourquoi à ma question " est-ce que
je dois continuer à programmer à A Capital dans ces conditions-là?
" la réponse a toujours été " oui ",
soit de la part de la Mairie de Lisbonne, soit de la part du Ministère,
soit de l'IPAE [Institut Portugais des Arts du Spectacle] et, il y a moins
de trois mois, j'ai posé la même question au Secrétaire
d'État de la Culture, lui demandant une réponse rapide.
Je ne sais pas pourquoi le Théâtre Taborda (qui appartient
à la Mairie) n'a pas accepté mes propositions pour l'an
2002 parce qu'il considère (sic) que j'avais un " espace à
moi pour les présenter ".
Je ne veux pas savoir pourquoi depuis le 22 avril (et le Minsistère
et la Mairie le savaient) étaient en cours les démarches
qui aboutiraient à l'autorisation pour utiliser définitivement
l'immeuble, comme on peut le lire sur la dépêche de l' IGAC
[institut qui règle les activités culturelles] du 7 mai.
Je ne veux pas savoir pourquoi le 29 août, à l'heure où
la Police Municipale fermait l'immeuble, j'étais avec la Conseillère
Municipale de la Culture et le Responsable des Equipements Culturels et
je discutais les étapes de la sortie de A Capitale - jamais je
n'ai été notifié d'une sortie immédiate et
je suis l'associé qui administre cette entreprise.
Je ne veux pas savoir pourquoi Monsieur le Maire de Lisbonne le 4 juillet,
quand il a visité A Capital, a terminé la visite en me serrant
la main et en disant " félicitations ".
Je ne veux pas savoir.
Parce que je ne veux pas " regarder en arrière plein de rage
".
"S'occuper des vivants et enterrer les morts" c'est ce que le
Marquis de Pombal a dit après le tremblement de terre de 1755,
une phrase célébrée sur un somptueux tableau qui
existe au siège de la Mairie et qui aujourd'hui encore devrait
nous orienter.
Oui, on va s'occuper des vivants.
Et enterrer les morts et ses paperasses compliquées.
C'est exactement cela que j'ai accordé avec la Conseillère
Municipale de l'Urbanisme, Eduarda Napoleão, et c'est exactement
cela que j'attends de sa part.
Oui, nous irons trois mois dans la zone orientale de Lisbonne. Oui, nous
nous installerons dans les anciennes OGMEE [Usines Générales
du Matériel de Génie de l'Armée] dans la zone occidentale
de Lisbonne.
Oui, nous essayerons de placer nos spectacles sur d'autres scènes.
Oui, nous essayerons d'accomplir une programmation dont nous sommes fiers.
Oui, nous essayerons d'être avec les spectateurs.
Oui, nous essayerons de négocier avec les banques l'argent qui
nous manque.
Oui, nous signerons un protocole sur l'utilisation de l'espace situé
dans la zone orientale de Lisbonne comme on nous l'a promis le 6 septembre.
Oui, nous signerons un protocole sur l'utilisation temporaire des OGMEE
situées dans la zone occidentale de Lisbonne, comme on nous l'a
promis le 5 septembre.
Oui, nous essayerons de correspondre à l'amitié des centaines
de gens qui ont signé un texte perplexe adressé au Maire
de Lisbonne.
Oui, nous essayerons de correspondre aux expectatives affirmées
par des noms fondamentaux de la culture européenne qui nous ont
rejoints.
Oui, nous allons continuer.
Non, nous n'allons pas renoncer.
Mais il y a un roman américain, très ancien, très
vieux, qu'un jour, en 1965, très jeunes encore, nous avons découvert.
C'est un roman de 1929 écrit par Thomas Wolfe et dont le titre
en anglais est " Look Homeward, Angel " (quelque chose comme
" Ange, regarde ta maison ").
Et, légers comme des anges, allant de Braço de Prata jusqu'à
la Mairie, des anciennes OGMEE situées à Belém jusqu'à
A Capital, à Bairro Alto, du Palais de Ajuda jusqu'au CCB [Centre
Culturel de Belém], sans rien à nous, impondérables
comme des oiseaux en migration, dans cette légèreté
que, en regardant le ciel en fin d'après-midi, Sophia de Mello
Breyner m'a signalée (" regardez, vous avez vu les oiseaux,
ils vont si loin et ils n'apportent rien avec eux… et nous, des
voitures et encore des voitures rien que pour aller en Algarve "),
nous irons, vacillants, résoudre ce que nous pourrons sauver de
l'amitié et du théâtre.
Mais nous regarderons toujours notre maison, cet immeuble délabré,
Rue Diário de Notícias, à Bairro Alto.
C'est dans cette maison que nous voulons
1. construire un Centre d'Arts qui puisse réunir des artistes des
arts les plus divers avec des zones de travail et des zones de présentation
au public ;
2. construire les bases d'un répertoire contemporain duquel le
théâtre portugais est éloigné ;
3. construire un espace où il ne soit pas interdit aux acteurs
l'accès à la production ;
4. construire un espace où le spectateur puisse s'intéresser
aussi bien à " l'intention qu'au résultat " ;
5. construire un espace nouveau, un partenariat MC/CML, avec un cahier
des charges, des directions nommées sur concours pour 3 ans, gestion
commune et comptes clairs ;
6. construire un Théâtre des Auteurs dans sa forme la plus
moderne. Où les acteurs ne soient pas réduits à leur
fonction de simples interprètes ;
7. travailler et vivre.
Voilà la maison que, vigilants, nous regarderons, la maison où
un jour, et je cite Racine (" dans un mois, dans un an "), nous
retournerons pour y inscrire le nom de notre Ange ; quand, nous lui donnerons
alors et pour toujours le nom de notre acteur le plus cher que la mort
a déjà emporté et nous l'appellerons TEATRO PAULO
CLARO.
Le 12 septembre 2002
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