La notoriété n'est plus un rempart. Personne n'aurait cru que Francfort oserait toucher à un artiste tel que Forsythe, mondialement connu et qui a beaucoup fait pour la renommée de sa ville d'accueil.

DANSE. Dernier évincé en date: Christoph Marthaler, à Zurich.
Les têtes tombent sur les scènes européennes

Par René SOLIS

mercredi 11 septembre 2002


La notoriété n'est plus un rempart. Personne n'aurait cru que Francfort oserait toucher à un artiste tel que Forsythe, mondialement connu et qui a beaucoup fait pour la renommée de sa ville d'accueil. ale fin d'été sur les scènes européennes : des artistes parmi les plus reconnus et implantés se retrouvent sur la touche. A Francfort, le chorégraphe William Forsythe a confirmé le 29 août qu'il quitterait la direction du Ballet en 2004. Le même jour, à Lisbonne, Jorge Silva Melo se voyait interdire l'accès de son théâtre, l'une des principales scènes portugaises, définitivement fermé par la mairie pour "raisons de sécurité". Le 31 août à Zurich, c'est en lisant les journaux que le metteur en scène Christoph Marthaler apprenait son éviction de la Schauspielhaus qu'il dirigeait depuis deux ans. La liste n'est pas close. Fin juin, la chorégraphe Blanca Li s'annonçait contrainte de quitter le Komische Oper de Berlin, faute "des conditions artistiques nécessaires pour un travail de qualité". Au mois de juillet, depuis Palerme, Matteo Bavera, directeur du somptueusement décati Teatro Garibaldi, lançait un appel au secours : la nouvelle municipalité lui coupait les vivres et entendait transformer l'endroit en théâtre de marionnettes siciliennes à vocation touristique...
Climat. La série noire recouvre des réalités différentes. Difficile de comparer le théâtre lisboète de Silva Melo dont le budget annuel avoisine un million d'euros, avec la Schauspielhaus de Zurich, vingt-deux fois plus riche. Rien à voir non plus en apparence, entre les conditions du départ de Forsythe, dont le contrat avec la ville, qui court jusqu'en 2004, sera respecté, et le limogeage brutal de Marthaler, qui aurait dû rester en place jusqu'à 2005. Mais si les contextes locaux divergent, le climat général est bien le même. Au mois de mai, alors que la municipalité de Francfort s'interrogeait sur l'opportunité de conserver son Ballet, William Forsythe disait craindre de "faire les frais d'une attitude conservatrice face à la culture". Aujourd'hui, cette "attitude conservatrice" semble bien se propager à travers l'Europe.
C'est en partie affaire d'alternance politique, au niveau national et local. Le coup de barre à droite dans de nombreux pays a des conséquences en termes culturels. C'est particulièrement flagrant en Italie, où des institutions aussi pres tigieuses que la Mostra de Venise ont subi de plein fouet les tentatives de mise au pas du gouvernement Berlusconi (Libération du 30 août). A Palerme, c'est le nouvel adjoint à la culture, Bartolo Sanmartino, (extrême droite) qui a décidé de couper les subventions municipales (500 000 euros par an) du Teatro Garibaldi. A Lisbonne, Silva Melo semble lui aussi être la victime de l'aile la plus dure de la nouvelle municipalité, dirigée par Pedro Santana Lopes. A Francfort, la maire chrétienne-démocrate Petra Roth, élue pour la première fois en 1995 sur des promesses de rigueur budgétaire, a largement réduit le train de vie de sa ville en matière culturelle. En France, les changements de majorité municipale en 2001 avaient également eu des conséquences. Le chorégraphe Andy de Groat avait ainsi été poussé hors de Montauban au lendemain de l'élection de Brigitte Barèges (RPR) ; et l'équipe élue à Saint-Gaudens avait allègrement jeté aux orties dix ans de politique en faveur des arts de la rue.
Prétexte: la gestion. Le cas de Zurich est un peu différent : engagé il y a deux ans, Marthaler s'est vu reprocher par son conseil d'administration une baisse du nombre de spectateurs pour la saison 2001-2002 et des pertes budgétaires. Mais ces critiques portant sur la gestion semblent bien être un prétexte. Le conseil d'administration (qui regroupe des élus, des personnalités et des membres du personnel) s'en était déjà pris, sans succès, à Stéphanie Carp, la conseillère artistique de Marthaler, dont il contestait les choix. En juin, un référendum local avait pourtant dégagé une majorité en faveur d'une augmentation du budget du théâtre.
Mais au-delà des règlements de comptes politiques par artistes interposés, c'est bien la question du financement public du spectacle vivant et de l'art en général qui est posée. Pour Ariel Goldenberg, directeur du Théâtre national de Chaillot, qui s'apprête à accueillir le Ballet de Francfort, "nous assistons au début d'un processus. Les Etats ou les collectivités locales vont de plus en plus rechigner à subventionner des établissements qui coûtent très cher. Même des artistes aussi célèbres que Frank Castorf (directeur de la Voilksbühne de Berlin et récent prix du meilleur metteur en scène décerné par la revue Theater Heute, ndlr) ont de plus en plus de difficultés pour travailler dans de bonnes conditions".
Surprises. La notoriété n'est plus un rempart. Personne n'aurait cru que Francfort oserait toucher à un artiste tel que Forsythe, mondialement connu et qui a beaucoup fait pour la renommée de sa ville d'accueil. Quant à Marthaler, nouvelle star de la scène européenne, réclamé partout, il semblait durablement ancré à Zurich, sa ville natale.
A Lisbonne, la levée de boucliers qui a suivi l'annonce de la fermeture du théâtre de Silva Melo a tout de même produit son effet. Des télégrammes signés Harold Pinter, Jon Fosse ou Jack Lang, des communiqués de soutien venus de toute l'Europe ont poussé la municipalité à faire marche arrière. Jorge Silva Melo s'est vu proposer une réinstallation provisoire, jusqu'en décembre et un nouveau lieu à partir de janvier. "Mais, explique-t-il, ce ne sont que des promesses orales et je m'en méfie. L'un des engagements électoraux du maire était la réouverture du Luna Park, un vieux théâtre populaire de Lisbonne, pour y programmer des spectacles de revue et de boulevard. Il l'a inauguré en grande pompe le 5 septembre, une semaine après la fermeture de mon théâtre. J'y vois un signe très fort. L'Etat est prêt à payer pour les fêtes populaires, mais pas pour la culture. Et les artistes risquent de se retrouver sans abri."
Reclassements? Un abri que notre ministre français de la Culture se dit disposé à leur trouver. Jean-Jacques Aillagon évoque un reclassement de Forsythe à Marseille, projet déjà caressé par son prédécesseur Catherine Tasca, mais qui a peu de chances d'aboutir, ne serait-ce qu'en raison de son coût. De même, aucun théâtre en France n'est capable d'offrir à Marthaler des moyens équivalents à ceux dont il disposait à Zurich.